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Français au miroir de leurs altérités

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        Ces portraits d’autochtones que nous avons dressé amènent à la dernière partie de notre développement : les correspondances et ruptures entre les discours issus du champ politique et l’espace social « centre-Varois », leur réappropriation par les autochtones, les conséquences que cela induit sur les conceptions de la République et de la citoyenneté telles qu’elles sont vécues au quotidien. Montrer des limites de l’idéologie universaliste, par une ethnographie réalisée dans une région où le dynamisme des structures anthropologiques (majoritairement tournées vers le lien horizontal) a favorisé son intériorisation de longue date, c’est commencer à apercevoir les figures citoyennes de genre et de race idéales-typiques admises dans le paysage mental national. Pour cela, nous avons à partir de nos observations sélectionné deux figures repoussoir qui nous semblent baliser le prisme des possibles français : d’un côté, les Arabes/musulmans, les deux termes servant à désigner dans le langage local courant les mêmes groupes et individus, de l’autre, les « élites », « bobos », « bien-pensants ». Nous n’essaierons même pas de définir sociologiquement cette seconde catégorie, tant elle sert de fourre-tout à un discours qui, pour le coup, est populiste.

       Si nous choisissons de les employer dans notre exposé, c’est qu’elles sont deux figures constamment évoquées en entretien. Loin de nous appuyer sur un matériel ethnographique décrivant ces catégories de population, nous manipulons ici des représentations que nous tenterons de décrire afin de montrer le statut d’anti-modèles dont elles sont détentrices dans le discours et la pratique quotidienne de la citoyenneté.

III.1 : Les Arabes imaginés

       L’urbanisation et le gonflement de la démographie locale ont amené une immigration intérieure très importante : la plupart des villages ont vu leur population quintuplée en trente ans. Parmi celle-ci se trouve une population « issue de l’immigration » soit ayant des parents ou des grands parents Maghrébins pour la plupart, mais aussi Turcs et Kurdes, non quantifiable du fait de l’interdiction des pratiques de statistiques « ethniques ». Rappelons l’aberration qu’induit l’usage d’un tel terme, sachant que les descendants d’Italiens, il y a trois ou quatre générations, ne sont pas dits « issus de l’immigration ». Regroupés sous le nom des « Arabes » (nous l’emploierons sans guillemets, non pour désigner une catégorie socio-ethnique, mais pour parler des Arabes imaginés, ceux dont parlent les autochtones lors des entretiens, pour qui ce nom désigne l’altérité qu’ils perçoivent au quotidien aussi bien que celle dont leur parlent les canaux d’information), leur religiosité n’est pointée du doigt que depuis qu’elle est visible dans l’espace public local, soit maintenant une quinzaine d’années, avec l’apparition de salles de prières au Luc-en-Provence et à Vidauban. Si les tensions avec les populations Arabes ont existé avant le déferlement islamophobe des années 2000, la parole s’est largement libérée aujourd’hui, au point d’être devenu un marqueur d’appartenance. Avant de se livrer à une remarque ou une confidence qu’il sait être raciste, un interlocuteur s’assurera toujours que son audience est « du même côté » , mais il ne se cachera pas de ces opinions. Comme le machisme, que les hommes utilisent entre eux comme une mesure de la virilité de chacun, l’expression du racisme sert dans l’économie de la parole à exprimer son appartenance au groupe.

III. 1.1 :Un discours politicien homogène

        L’apparition de l’islam dans l’espace public européen résulte de deux processus distincts. D’une part, la résonance internationale croissante d’événements géo-politiques liés (ou mis en relation) avec l’islam en tant qu’essence religieuse ou le monde musulman en tant qu’application politique et sociale de la doxa islamique (réelle ou fantasmée). Ces événements, tels que le choc pétrolier de 1973, la révolution iranienne ou les attentats du onze septembre 2001, donnent lieu à des pratiques discursives homogénéisées de la part des dirigeants et médias occidentaux. D’autre part, la constitution d’une société civile musulmane occidentale, et l’accroissement des revendications de ces populations, issues ou non de l’immigration, donnent lieu à de fréquentes poussées islamophobes de la part des populations « indigènes ». Elles revendiquent de fait l’exclusivité de l’appartenance à la société civile et sa composition homogène. Les individus musulmans en sont inexorablement exclus, dès lors qu’ils appellent à la reconnaissance de leurs droits légitimes garantis par leur statut de citoyen. L’évocation de la laïcité par le Front national pour justifier le refus d’édifier des lieux de culte aux musulmans, si elle résonne particulièrement dans une Provence longtemps anticléricale, est un bon exemple de l’utilisation fourvoyée d’un concept républicain pour justifier une discrimination à l’encontre d’une religion.

        La spécificité de l’islamophobie contemporaine, par rapport aux discours « classiques » supports de préjugés sur l’islam ou les Arabes, vient du fait qu’elle résulte d’un méta-discours qui s’applique aussi bien à l’échelle locale qu’internationale1. Une mauvaise compréhension, ou un amalgame volontaire, est à l’origine de la confusion entre la minorité terroriste et la majorité des musulmans. Récemment, c’est ce que faisait Mme Marion Maréchal Le Pen (qui est candidate aux élections régionales pour la région P.A.C.A.), en commentant l’expulsion d’une association musulmane Niçoise de ses locaux : elle parle d’islamistes, terme polysémique renvoyant à l’extrémisme religieux2. De tels constats posent la question de la capacité de la société Française à s’adapter à l’interpénétration croissante d’un monde globalisé, où les cultures et civilisations ne sont plus conçues comme immuables et figées, essentialisées, mais au contraire dynamiques et adaptatives, réceptives aux flux humains, économiques, intellectuels.

        Les tenants de la « guerre des cultures » au rang desquels figurent les idéologues américains Bernard Lewis et Samuel Huntington appellent au repli identitaire et civilisationnel, au « nationalisme dur » et fermé sur soi. Cette vision idyllique d’un passé autarcique est encore marquée d’un ethnocentrisme et d’un racialisme mêlant des composantes biologiques et culturelles. Ils ne semblent montrer que l’angoisse d’un « occident » en perte de vitesse qui s’accroche à son hégémonie morcelée de toutes parts. En réalité, le terme civilisation, créé au XVIIIème siècle, a toujours comporté un jugement de valeur, couplé à une reconnaissance de l’altérité. Tirée du latin Civis, par opposition à Rusticitas, l’histoire de la notion est parallèle à celle de la conscience européenne. Elle est indissociable de celle de progrès, qui apparaît au même moment. Ethnocentrisme universaliste, elle permet de juger les « autres » selon nos critères, et donc de qualifier leurs comportements sur une échelle de « primitivité »3. Son emploi par des cadors du Front, si il a depuis été prohibé (l’ancien conseiller en géo-politique Aymeric Chauprade en ayant fait les frais), était encore au goût du jour il y a moins d’un an. Mais partout en Europe, la rhétorique du choc des civilisations a évidemment eu du succès, étant une zone-tampon historique entre le centre américain et le moyen-orient musulman. L’extrême droite européenne en a fait son cheval de bataille4, couplant cette pratique discursive à une conception étroite, racialiste, de la nationalité. La fin des années 90 a vu ces thématiques dépasser les cadres traditionnels de l’extrême droite, au point que J. Cesari parle de « lepénisation des esprits ». Un lien systématique est opéré entre les banlieues, l’immigration et l’islam. « L’effet » Ben Laden, avec les attentats du onze septembre 2001, a rajouté à cette stigmatisation un soupçon permanent sur la loyauté de ces populations, qui sont assimilées à la menace extérieure du terrorisme.

III.1.2 : Méta-discours à l ‘héritage ancien

        La vague islamophobe qui croît en Europe et aux Etats-Unis depuis les attentats du onze septembre 2001 n’est toutefois que le plus récent exemple de l’échec de « l’Occident » à créer des liens sérieux et pacifiques avec « l’Islam ». Une véritable « barrière mentale » subsiste depuis un millénaire, qui s’exprime par un monologue continu de l’ouest sur le monde musulman. Si l’Islam n’est pas adapté à la conception occidentale de ce qu’il doit être, alors il est violent et barbare. En se demandant comment est-ce qu’il s’est formé, comment est-ce qu’il opère, et à qui est-ce qu’il bénéficie, J. Lyons dresse une véritable archéologie (au sens foucaldien du terme) du discours anti- musulman: il le fait remonter aux appels à la première croisade contre les « Perses », par le Pape Urbain II en 1076, ou encore à la comparaison de l’Islam au diable, faite par Guibert de Nogeant durant la même période5. L’opacité et l’ignorance des visions occidentales de l’islam sont depuis lors remplacée par une homogénéisation du discours, certain de détenir « la vérité » dans sur un monde musulman barbare. On peut voir une similitude entre cette confusion du chef de l’Église au XIème siècle et le ton généralisant avec lequel les discours actuels appréhendent le monde islamique: le Pape Benoît XVI ne déclarait-il pas en septembre 2006 que Mahomet encourageait à défendre la foi qu’il prêchait par l’épée, réduisant l’Islam à la violence d’un verset? Le président Bush, encore, a personnellement montré que son imaginaire ne dissociait pas la conception millénaire de l’islam par l’Occident de la situation actuelle en utilisant deux fois le terme « croisade » pour qualifier les aventures militaires des États-Unis en Afghanistan, qui se devaient pourtant d’être une « guerre préventive » et non une guerre contre l’Islam.

         Depuis la première croisade, la persistance de cette représentation de l’Islam en occident commence à être particulièrement bien étudiée : on connaît la place réservée par Dante à Mahomet aux enfers, dans un des cercles les plus rapprochés du diable, ou encore les déclarations de Voltaire, qui insiste une fois de plus sur le caractère violent et pervers du prophète et de son message. Plus largement, la fin de la présence des « Sarrasins » en Europe, qui correspond aux débuts de la modernité, à la Renaissance, voit naître une véritable réécriture de l’Histoire, niant tout apport de l’Islam dans un développement civilisationnel qui se doit d’être européen, seul exemple de progrès dans un monde dominé par la barbarie. La prise de conscience de la modernité européenne s’accompagne de la prise de conscience de l’altérité du reste du monde, et de ce mouvement continental les musulmans ont été largement lésés. Réduits à une altérité radicale, ils seront désormais l’exact opposé de ce dont se revendique l’Occident: irrationnels, d’une violence inhérente à leur essence, des pervers sexuels dont la foi fut diffusée par l’épée et maintenue par la force. Des ecclésiastiques aux « experts » contemporains, la caricature est systématique, forgée sans compréhension réelle ni reconnaissance de leurs croyances, paroles et actes. Ce développement et cette propagation des discours anti-Islam ont profité de la méconnaissance qu’avaient les européens de leurs voisins immédiats, permettant à certains de jouer en temps de crise sur la xénophobie pour ne servir au final que leurs propres intérêts.

         Au sein du Front national, l’héritage de ce corpus de discours est visible. Outre les mentions que nous en avons fait, nous savons comment Jean-Marie Le Pen a longtemps flatté son électorat en jouant sur la corde du racisme anti-arabe. Mais toute une frange de l’extrême droite a fait de même à partir des « événements » d’Algérie, avant la création de ce parti donc. Cette guerre a été le point de départ d’un renouveau dans les discours d’extrême-droite, où le thème de l’Arabe violeur venu prendre les femmes françaises est apparu6 en résonance à la peur du fellaga. Du côté des femmes, les clichés orientalistes sur la sensualité des musulmanes et Arabes cesseront d’animer l’univers mental Occidental à partir du premier choc pétrolier, pour devenir les femmes soumises que l’on connaît depuis lors7, stéréotype connaissant un regain avec la première affaire « du voile » en 19898.

III.1.3 :Résonances locales

        Nous allons maintenant voir quelles sont les résonances de ce discours altérophobe avec l’espace public provençal tel que nous l’avons décrit. Cela afin de montrer comment ces figures de l’homme sur-viril et de la femme soumise sont utilisées pour interpréter des phénomènes locaux et dresser les contours d’un nationalisme ethnique qui ne se dit pas. Citons pour commencer deux anecdotes: un défi prisé des jeunes il y a quelques années était d’aller poser une tranche de jambon sur la porte des salles de prières musulmanes, afin d’empêcher les pratiquants d’y pénétrer ; Ou encore, l’un des surnoms que nous avons couramment entendu à propos des Arabes était les « jambons ». Les défis d’honneur, l’utilisation des surnoms, montrent l’insertion dans l’univers mental des populations musulmanes ou supposées, à l’ancienne manière, celle du village, où l’on moque la différence. L’alimentation est, au même titre que le dressage du corps, une forme de marqueur ethnique, de différenciation. Le cas de la région est de plus particulier, la cuisine « Provençale » étant patrimonialisée depuis le début du XXème siècle9.

Nous avons mentionné les repas pris en commun comme moments privilégiés d’expression des communautés d’appartenances des individus, quelles solidarités et maîtrises de capitaux le partage de viande issue de l’activité cynégétique induisait. Si l’interdit touchant la consommation de viande porcine est certainement l’un des traits les plus souvent montré comme un symbole de la différence, cela a à voir avec la place que cette pratique occupe dans le monde symbolique autochtone. Au delà de cette incompatibilité réelle entre certains mécanismes de sociabilisations et la religiosité des musulmans du Var, la grille de lecture offerte par l’islamophobie des discours frontistes se calque sur des situations locales, qui sont ainsi interprétées selon des schémas pré-construits et mono-causaux, mettant en cause la culture à laquelle est supposé appartenir une catégorie de population.

        L’image de l’Arabe (et désormais du musulman) violent et barbare, a une résonance particulière si l’on songe à l’importance qu’a la confrontation verbale et physique dans les relations interpersonnelles, la notion d’honneur qu’elle engage. Or pour les habitants du Var, aujourd’hui leur honneur semble n’être plus défendu face à « l’invasion » (ou Grand Remplacement, avec des majuscules) des « Arabes ». La question de l’abandon de la fréquentation de l’espace public est souvent revenue dans les entretiens. Ville-dortoir, ville morte du fait que ses habitants ne s’y côtoient plus « comme avant », nos interlocuteurs semblaient interloqués lorsque nous leur retournions l’interrogation en leur demandant si eux fréquentaient encore ces lieux. La réponse ne tardait pas néanmoins à venir : « que veux-tu qu’on y fasse, avec tous ces Arabes et ces Turcs qui y squattent toute la journée ? Tu ne peux pas aller acheter tes clopes ou boire un verre sans qu’ils te dévisagent. » L’honneur d’un homme réside en partie dans son regard, et s’il était amené à baisser les yeux, le geste aurait valeur de soumission. « On est encore chez nous pourtant? ». Se battre avec eux, ce serait prendre le risque « qu’ils te tombent à dix dessus » car ils n’ont pas l’honneur suffisant pour supporter le combat d’homme à homme. De plus, « les policiers municipaux se chient dessus quand il s’agit des Arabes».

         L’accusation d’occupation de la place du village ne s’offusque pas du fait que la présence sur la place publique soit pour les hommes en Provence le mode de sociabilité classique. Mais selon les anciennes hiérarchies, l’honneur d’un « nouvel arrivant » n’est pas suffisant pour lancer de tels défis à des « anciens ». L’immigration n’est pas un phénomène nouveau en Provence. Les écrits de Fernand Braudel poétisent ce mouvement des hommes incessant qui a irrigué la région comme le reste de la méditerranée au long des siècles. Les possibilités de travail ont souvent amené les hommes et les femmes à migrer, que ce soit à l’intérieur de la région (pensons aux gavots pour un exemple bien connu dans la région) ou sur des distances plus larges. L’une des migrations importante souvent mise en lumière pour pointer du doigt la culpabilité des Arabes dans leur non-intégration est l’immigration italienne de la première moitié du XXème siècle. Outre les migrations saisonnières qui attiraient les travailleurs au gré des tâches agricoles, une importante immigration s’est fixée dans les villages à cette époque. Prolétaires les plus démunis, ils vivaient dans les villages de manière communautaire. Nous avons cité plus haut l’exemple des bouscatiés et autres travailleurs de la forêt, non intégrés à la société des hommes, vivant dans l’espace « sauvage », selon des normes étrangères aux autochtones. Cette ségrégation spatiale se reproduisait également à l’intérieur de l’espace urbain. Comme le reste de la population masculine, les italiens avaient leurs « maisons communes », espaces de sociabilités extra-familiales. Si nous n’avons pas pu recueillir de trace de chambrées ou cercle spécifiques, Henri Michel nous indique qu’un café était à Vidauban le lieu où les travailleurs italiens se réunissaient, qu’aucun Vidaubannais n’aurait pris le risque de fréquenter10. L’intégration des nouveaux venus se faisait progressivement, souvent une génération après leur arrivée, après qu’ils aient été scolarisés, ou aient économisé pour s’insérer dans l’économie patrimoniale en acquérant des parcelles à cultiver.

        Mais le cas des musulmans est différent : porteurs d’un stigmate ethnique d’altérité, encore majoritairement paupérisés du fait d’une mobilité ascendante en berne11, ils sont perçus par la société locale aux mœurs « embourgeoisées » par le passage du salariat comme les bourgeois percevaient les prolétaires dans des temps anciens : des êtres vulgaires et violents sans éducation, alors que bien souvent ils usent eux-même des mêmes modes de communication basés sur l’invective et la plaisanterie moqueuse, fainéants et voleurs, alors qu’ils « squattent » comme eux « flânaient » dans les rue des villages, cultivent l’art de la débrouille comme eux celui du braconnage.

         Voici un autre exemple de l’islamophobie qui touche les musulmans et les Arabes. Le bandit est une figure populaire très présente dont la littérature nous a donné quelques exemples mémorables, comme Gaspard de Besse, ou encore Maurin des Maures. Les valeurs d’honneur, de défi de l’autorité, d’indépendance entrent en résonance avec des valeurs prisées de la société locale. Être un bandit véritable n’est pourtant une vocation que pour de rares personnes. Néanmoins, il m’a semblé que tout le monde, à son échelle, était un peu bandit quand cela l’arrangeait. Nous avons mentionné la très forte pratique du braconnage. La fraude, dès lors qu’elle touche aux revenus de l’État, est connotée en termes positifs, motif de fierté pour celui qui dévoile sa « combine »12. Le vol et le recel, s’ils s’agit de marchandises issues de la grande distribution, sont monnaie courante : combien n’avons-nous pas eu d’occasions de profiter d’un bon plan « tombé du camion » durant mes observations ! S’attaquer à des structures « sans figures », donc inégales en honneur, malgré leur puissance, c’est leur rendre la monnaie de leur pièce. Mais la délinquance et le banditisme font partie des accusations les plus fréquemment évoquées pour me faire comprendre à quel point les Arabes, Turcs et Roms n’étaient « pas comme nous ». Un culturalisme profane suffit à justifier ces propos la plupart du temps, alors que tout le monde reconnaît volontiers que « chez eux, ils ne sont pas pareils ». L’image disponible du musulman violent s’exprime donc ici pour justifier la ségrégation et le racisme, alors que la culture de la débrouille et les menus larcins font partie de comportements qu’eux-même valorisent.

         Les difficultés de l’entrée en conjugalité, les difficultés économiques exacerbent et allongent la prégnance de la violence dans les mœurs juvéniles, empêchent pour les plus démunis la canalisation de la « sauvagerie » que constituaient les anciennes manières de devenir homme, mais cela est ignoré pour être renvoyé à une causalité cultuelle qui, dans le cas de l’Islam, est assimilée à une causalité culturelle. Peu importe si ces phénomènes touchent aussi bien des jeunes « français » issus de familles pauvres.

         Nous avons vu l’importance, encore aujourd’hui, des conceptions de l’honneur chez les Varois que nous avons rencontrés, même s’il n’est pas nommé comme tel. L’honneur est autant individuel que collectif13, les hommes étant garants de l’honneur des femmes de leur famille, ou encore, tout un village pouvant par exemple se solidariser dans le cas d’un conflit avec un autre village. Corollairement, la parenté est un mode d’expression de cette solidarité, qu’elle soit réelle ou figurée, elle est employée pour symboliser un lien intangible entre les membres d’une même communauté. Le sang, par lequel les individus sont idéologiquement reliés au sein des familles, mais aussi l’honneur, par lequel ils se retrouvent solidaires également de non apparentés, sont deux formes de biens en circulation dans une économie fermée, qui dans l’optique nationaliste souffrirait de l’ouverture des frontières au même titre que l’économie.

        Dans le cadre élargi de la nation, le recours à l’analogie avec la parenté pour qualifier la citoyenneté est fréquent dans le corpus de discours de l’extrême droite14. Le corps de la nation subirait les assauts des étrangers, souillé du mélange des sangs que provoque l’immigration15. Le mythe du Grand Remplacement n’est que l’avatar actuel de la vieille peur de la submersion démographique et de l’avilissement de la race. Encore une fois, ces thèmes entrent en concordance avec des valeurs fortes de la sociabilité villageoise. Mais le partage de l’honneur suppose un maintien des réseaux auxquels il s’applique : si le sentiment « de ne plus connaître personne » au village prévaut, les mécanismes d’activation de la solidarité semblent moins utilisables aujourd’hui. En tous cas, reproche est fait aux Arabes d’avoir « tant de cousins qu’on ne peut pas se défendre face à eux », donc implicitement, en formulant ces propos, on reconnaît avoir un réseau d’appartenances moins bien maintenu.

        Il est tout de même du devoir des hommes de protéger la nation, féminine depuis le Gaullisme16, face aux preneurs de femmes. Qui plus est lorsque ceux-ci gardent jalousement les leurs de l’échange généralisé en les voilant et les enfermant17. Mais paradoxalement, l’interconnaissance, la stricte séparation des sexes et la matrimonialité d’échelle réduite ont longtemps prévalu. Les proverbes Provençaux sont nombreux à insister sur les bienfaits d’un mariage « au plus près »18. L’endogamie de leur supposé système de parenté continue de marquer symboliquement les esprits par le biais de cette borne vestimentaire inscrite sur le corps des femmes19. Les controverses autour du port du « voile » ont fourni aux musulmanes une porte d’entrée vers l’univers mental français dès 1989. Si auparavant on parlait d’Arabes, à compter du jour où la première affaire du « foulard » a éclaté la référence à la religion est allée croissante jusqu’à son monopole actuel. Peu à peu, les mots se sont précisés et les français ont appris à connaître le(s) voile(s) . Le morceau de tissu dans les cheveux porté par une collégienne en 1989 reste le symbole de l’incompatibilité des mœurs imaginés des musulmans avec ceux des « Français », quoique la burqa lui dispute la palme. Les clichés orientalistes érotisant le corps des femmes musulmanes sont passés de mode devant l’horreur qu’inspirent de telles pratiques à nos concitoyens, et aujourd’hui une femme voilée leur apparaît comme neutralisée, rattachée au bout de tissu qu’elle porte. Leur sexualité est pensée comme moins libre, voire soumise, en tous cas à la surveillance acharnée des membres de sa famille.

        Une femme en couple avec un musulman sera raillée par les jeunes hommes comme avant le charivari sanctionnait le preneur de femme non légitime, de par sa provenance ou son âge, à se marier avec une fille de telle génération dans tel village. Dans sa famille la nouvelle sera annoncée avec crainte ou soupirs. Ces craintes sont, outre celles de voir une fille ou une sœur subir l’enfermement ou l’infériorisation, celles d’accueillir dans la famille un Arabe, composer avec une culture et des mœurs que l’on juge différents, et incompatibles avec les siens. De même, du point de vue des femmes, la perspective n’est guère attrayante d’une conversion et de toutes les contraintes imaginées que cela engendrerait. Le seul cas de figure d’alliance « tolérable » serait peut-être celui d’un homme avec une fille Arabe, car cette relation d’ascendant que l’homme est sensé adopter lui ferait peut-être « entendre raison ». Dans l’histoire, il semble que ce soit toujours sur les femmes que les espoirs et encouragements à l’intégration reposent20.

III.2 : Troubles dans le genre

        Face à ces figures sur-viriles et ces féminités montrées comme une altérité radicale, d’autres repoussoirs sont situés à l’extrémité opposée du spectre. Si les musulmans symbolisent un possible retour en arrière, en regardant vers l’avant, la dévirilisation des corps masculins et, en retour, de la féminité trop « libre », portés par les élites, les « bobos », sont perçus comme autant de menace sur l’identité de genre.

III.2.1 : Gouvernants eunuques et virilité politicienne

         Les attaques sont fréquentes contre le manque de virilité des figures du gouvernement socialiste, et ont certainement à voir avec rejet total de la personne de notre Président. La désacralisation du corps charnel du roi21 opérée par M. Sarkozy durant son mandat aura joué durablement sur la perception qu’en ont les Français. Avec un corps physique « grassouillet », M. Hollande ne pouvait espérer que des populations marquées par une idéologie du travail manuel ne s’identifient à lui, d’autant plus que le socialisme est devenu le symbole des « dérives » de notre société matricielle. Ainsi, c’est l’enveloppe charnelle et non plus le corps symbolique qui est pointé du doigt dans les discours de droite lorsque le président est appelé « Flanby ». De ce point de vue, Jean-Marie Le Pen et son corps sur-virilisé d’ancien militaire avaient un avantage certain. Dans une perspective que l’on retrouvait finalement déjà énoncée dans l’action gaulliste, ses dirigeants incarnent une possibilité illusoire du retour des leaders charismatiques qu’affectionne la France en temps de troubles. La main droite virile de l’État doit être incarnée par quelqu’un « qui en a », c’est le message qu’il me semble avoir perçu. Et le fait d’être le parti « qui dit tout haut ce que l’on pense tout bas » ajoute au crédit reçu par ses dirigeants. De l’autre côté, Marine Le Pen incarne la figure d’une femme moderne en politique : divorcée deux fois, en union libre avec son compagnon Louis Aliot, mère de trois enfants, son engagement dans la vie publique n’empiète pas sur ses devoirs féminins. Au contraire, elle est une pasionata22, utilisant le bon sens que ses qualités de mère lui confèrent pour parler des « vrais » problèmes, qui la concernent également, de ceux dont le reste des élites politiques semble éloigné. Là où l’humanisation du corps a défavorablement joué pour ses adversaires, elle bénéficie au contraire aux frontistes qui peuvent se targuer de mettre en avant des images plus « conformes » aux idéaux rattachés à la tenue sexuée du corps.

        Au delà du corps des politiciens, la politique se juge à l’aune des critères sexués. Le socialisme, par trois fois au pouvoir ces trente-cinq dernières années, est accusé d’avoir transformé la force toute virile de l’état en une compassion trop féminine. C’est en cela aussi que la figure de Mesdames Taubira et Vallaut Belkacem suscitent tant de haine. Étant des femmes, elles subissent d’entrée de jeu la suspicion de n’être pas qualifiées pour le mandat dont elles sont dépositaires. La « justice Taubira » est devenu le bouc-émissaire des frontistes : laxiste, compatissante, pousse-au-crime, autant de preuves pour eux que le pouvoir de l’État en matière de justice est une prérogative éminemment masculine. Dans une vision familialiste de la nation, les discours frontistes reprochent au gouvernement actuel de représenter ce qu’ils abhorrent le plus : la nouvelle place de la femme dans la société, qui prend la place du père dans sa fonction de représentant de la loi. Et chaque fait-divers sonne comme une confirmation de l’incapacité d’une femme à exercer les sentences nécessaires au respect de l’autorité de l’État. Pourtant, cela vient s’afficher en porte-à-faux avec ce que nous avons pu observer : la femme est autant sinon plus que l’homme capable de faire preuve d’autorité, elle est même celle par qui l’homme se domestique. Cette femme-mère et femme-épouse, réelles tutelles de l’homme provençal, Marine Le Pen l’incarne à la perfection.

III.2.2 : Le capitalisme cognitif et la virilité

    Le capitalisme cognitif23, la tertiarisation, tranchent avec les représentation de l’idéal masculin dans sa dimension virile que nous avons tenté d’esquisser. Le dressage du corps qu’il suppose, même si les Provençaux ont une certaine tendance à la « coquetterie », rompt avec la praticité accordée en priorité au vêtement de travail. La désaffiliation opérée par le changement d’hexis24 est ici radicale. Alors qu’il est normal d’apparaître dans l’espace public en tenue de travail durant les temps « actifs », notamment lors des « apéros » qui marquent la coupure de midi, l’exercice d’un emploi d’intérieur suppose une toute autre manière de se vêtir tout au long de la journée. Tandis que l’exaltation d’un corps aux muscles saillants est un modèle prisé de la jeunesse, le corps chétif ou au contraire « rondouillet » est renvoyé à une image féminine, dévirilisée.

       Mais plus encore que le dressage du corps, c’est celui de l’esprit qui est conflictuel. Gérard Mauger faisait la même remarque à propos des jeunes issus de quartiers défavorisés de la banlieue parisienne. L’adoption d’un comportement « soumis » à la hiérarchie désincarnée de grandes entreprises supposant la mise de côté de l’honneur personnel, celle également du polissage du langage nécessaire aux métiers de service, est plus difficile pour ceux n’ayant eu une fréquentation de l’institution scolaire que réduite au strict minimum, et dont les appartenances vécues constituent un pan important de l’identification en lui conférant un ensemble de normes immédiatement vérifiables dans l’instantanéité des rapports interpersonnels du quotidien.

      Ces deux remarques sont d’importance : historiquement, les femmes ont été les premières salariées en Provence. L’indépendance et l’autonomie de l’homme-citoyen ont été des valeurs prisées de l’idéologie universaliste villageoise durant le XXème siècle. Dans ces villages où, au XIXème siècle, l’idéal de vie bourgeois se donnait à voir au quotidien, le XXème siècle où les petits paysans deviennent majoritaires voit se confirmer la pénétration, par imitation et diffusion, des idées républicaines dans le territoire varois. Cet égalitarisme terrien se confirme avec la création de coopératives agricoles au mode de fonctionnement démocratique « un homme, une voix ». Henri Michel, parlant de son frère ne dit-il pas que malgré le fait que son père aie choisi pour lui la vie qu’il mènerait, « on pensait qu’il avait de la chance d’être assuré de pouvoir gagner sa vie en demeurant son maître »25 ? Pour qu’une première salarisation de la société soit rendue possible après la Seconde Guerre mondiale, il a donc fallu opérer des changements radicaux dans l’idéologie, ou du moins sélectionner certains traits à privilégier par rapport à d’autres. L’accès à la société de consommation permis par cette salarisation a semble-t-il eu raison de la noblesse d’âme dont se revendiquaient les hommes au XXème siècle, celle de l’honneur et des hiérarchies interpersonnelles, pour privilégier le spectre social uniforme du salariat :

        « Même dans cette France profonde qui depuis un siècle et demi freinait l’avènement du progrès, répugnait à l’urbanisation et  à l’industrialisation, le salariat et les valeurs associée de l’instruction et de la culture urbaine ont donc aussi joué le rôle d’attracteur. A preuve le fait qu’après avoir regardé de haut le salariat et tout fait pour s’en distinguer, ces catégories « indépendantes » en sont venues à le considérer avec une envie teintée de ressentiment: paysans, artisans, petits commerçants se comparent aux salariés non seulement quant aux revenus, mais aussi quant à la durée du travail, à l’accès aux loisirs et à la protection sociale.26 »

         Avoir cet exemple historique nous permet de ne pas tomber dans le piège du substantialisme face aux évolutions actuelles. Car, si l’accès à un marché de l’emploi largement pourvu était facile durant les Trente Glorieuses, il n’en est plus de même aujourd’hui. Pour ceux à qui le virage cognitif n’a pas bénéficié, le polissage des corps et des esprits tout comme la nouvelle place des femmes sont devenus des figures repoussoir dans une inversion des hiérarchies et valeurs, un retournement du stigmate. Rattachés aux maux de la société actuelle, montrés comme le propre des élites, de ceux qui gouvernent comme de ceux qui exploitent, ils s’opposent aux comportements « naturels » attachés aux identités sexuelles. L’honneur, mis de côté ou adapté aux mœurs durant quelques décennies, revient sur le devant de la scène.

       Christine Castelain-Meunier, pionnière en France de l’étude des masculinités, a forgé le concept de masculinité défensive pour décrire ces phénomènes de réaffirmation de l’identité masculine par l’exaltation de valeurs viriles27. Face à ce qu’ils considèrent être une féminisation de la société, certains hommes se retranchent derrière un « virilisme » exacerbé refusant toute concession faite au polissage de leur comportement. Sans être forcément présente sous la forme extrême de l’utilisation de la force physique systématique, cette défense des valeurs viriles s’affirme principalement dans le contexte de l’entre-soi masculin, où les protagonistes tentent de se mettre en scène de la manière qu’ils jugeront être la plus conforme aux préceptes de virilité, que ce soit par l’adoption d’une hexis ou d’un comportement susceptible d’être validé dans ses prétentions par les pairs.

III.2.3 : Qu’est le domus aujourd’hui ?

        De plus, l’exercice d’un emploi de bureau ou de service, donc d’intérieur, contredit la répartition spatiale sexuée que nous avons décrite dans notre partie II. Même amenuisée, nous l’avons dit, il suffit de se rendre dans les villes Provençales pour constater la permanence de la ségrégation dans l’espace public et des représentations qui s’y attachent. Les hommes de Provence se révoltent d’une certaine manière contre l’impératif de domestication qu’ils perçoivent, jaloux de la plus grande marge de liberté supposée des hommes Arabes qui peuplent leurs cafés et les rues de leur centre ville. N’ayant « plus le droit de rien dire », ni racisme, ni machisme, ils se sentent démunis contre la menace qui pèserait sur eux, et en appellent à la virilité comme à la réappropriation du droit à la défense de l’honneur personnel et collectif. S’apparentant à une forme de défi à l’ordre établi, l’expression de tels points de vue dans le cadre de la sociabilité masculine et, plus largement, communautaire, est valorisée. Celui qui sortira la meilleure blague sur les Arabes, celui dont les faits d’armes lors de la jeunesse ont laissé une image d’un homme « qui ne se laisse pas faire », sera crédité d’un charisme certain. La mécanique de diffusion des idées du Front colle à la forme de sociabilité privilégiée à l’échelle locale, un groupe de pairs pouvant être conduit à se « radicaliser » dans ses opinions à la suite d’une expérience de l’un de leurs membres, ou collective, voir à fonder son lien sur le partage de telles opinions (« eux, ce sont des racistes »).

       L’ensauvagement d’un côté, la domestication abusive de l’autre. Le spectre masculin se situe donc entre ces deux frontières. Pour les femmes, l’enfermement absolu comme la libération exagérée de la sexualité, en soi la masculinité, marquent les deux repères.

III.3 : Nationalismes

III.3.1 : Mémoire sociale d’une petite patrie : les poupées russes de la citoyenneté

         L’encensement des régions de France dans l’éducation primaire sous les troisièmes et quatrièmes Républiques est un phénomène historique bien connu depuis l’ouvrage d’Anne-Marie Thiesse, Ils apprenaient la France28. Jusqu’à la Vème République, les petites patries étaient célébrées comme des communautés intermédiaires aptes à former des citoyens français en leur conférant des identifications prenant en compte leurs appartenances vécues. Aujourd’hui, la région ne représente plus qu’une échelle administratives parmi la multiplicité de territoires qui composent l’espace local : outre les conseils généraux, les cantons, les intercommunalités, les territoires, lui disputent l’identification des populations qui y vivent.

       C’est fort de la légitimité que conférait cette célébration des petites patries que des mouvements régionalistes « réactionnaires » ont pu s’emparer de l’idée de région au nom de l’ordre établi, et non en opposition à l’impérialisme du jacobinisme parisien comme ce fut le cas pour les mouvements occitans29. L’affirmation du patriotisme n’a jamais été mal perçue ici, au contraire, il donnait même un modèle à l’affirmation régionaliste, qui engage les mêmes notions d’honneur et de devoir de défense. Il est normal et même bien vu de se dire Provençal face aux étrangers du nord et Français face à ceux du sud et de l’est. Le régionalisme Provençal est un régionalisme patriotique, une archive cognitive identitaire revendiquée par les autochtones même s’ils sont conscients de l’irrémédiable disparition des symboles qui étaient les traits saillants de la culture Provençale.

        Si les productions culturelles du Félibrige relèvent d’une forme de nationalisme, ou de régionalisme, la forme de revendication culturelle autochtone aujourd’hui peine à trouver des porte-étendards d’une qualité égale, et la forme d’ethno-nationalisme30 en vogue actuellement repose sur de vagues idéaux-types. Nous avons essayé de le montrer, même à l’échelle locale les comportements se diversifient en fonction des parcours individuels, bien que l’on puisse toujours observer certaines tendances. On imagine difficilement la tâche des groupes à vocation identitaire qui fleurissent dans la région s’ils voulaient dresser aujourd’hui des portraits semblables à l’arlésienne. Aujourd’hui, la patrimonialisation de ces images sociales a achevé de les fixer dans un passé hors de l’histoire et des processus qui la parcourent pour en faire des symboles mobilisables à l’envi par le politique. Le sentiment communautaire n’a plus d’autre défenseurs crédibles et audibles que les nationalistes, même si des tentatives de réactivation ponctuelles subsistent.

III.3.2 : Gramscisme de droite

       Il pourrait paraître étrange aujourd’hui d’affirmer que le Front national est un parti communautariste. Pourtant, c’est dans cette optique que beaucoup se rattachent à ses idées. Seul parti à même de redonner son honneur à la France, et surtout aux Français « de souche », la proclamation de ses idées, dans les discussions les plus anodines, rabroue le groupe et renforce sa cohésion, soit en fournissant des symboles identitaires, soit en désignant les adversaires et en prenant des mesures pour les combattre. Si les milieux d’extrême droite ont longtemps été des milieux masculins, aujourd’hui les femmes dans les discussions tiennent des propos semblables, signe de l’évolution significative que nous avons observée. Les sociabilités masculines et féminines tendent à se rapprocher. En sortant de l’univers domestique, la société féminine Provençale devient, à la manière de la société masculine, perméable à la réception et la diffusion des idéologies politiques.

        Pour pouvoir énoncer des problématiques dicibles dans le champ politique actuel, on évite aujourd’hui de se faire défenseur de la race, mais on évoque volontiers l’identité nationale. Celle-ci est souvent réduite à quelques lieux de mémoires, mais au quotidien, elle est défendue par les responsables frontistes dans les médias, à travers la réaction permanente aux « affaires » médiatiques. Nous ne reviendrons pas ici sur les mécanismes de la « circulation circulaire de l’information », mais le va-et-viens profite à l’infusion d’une idéologie dont la vélocité de réaction est d’autant plus élevée qu’elle fonctionne au cas par cas, désignant ce qui est français et ce qui ne l’est pas en fonction de ce qui est donné à voir. Il lui serait bien difficile d’en faire autrement, puisque la définition anthropologique du peuple français semble ne pas correspondre à l’échelle nationale qu’induit l’utilisation de ce référent. Héritier de traditions régionales dont les aires de rayonnement dépassent ses frontières, le pays connaît une diversité que l’immigration n’a fait qu’élargir.

        Une constellation de sites internets permettent de plus de se fournir un lot de faits-divers supplémentaires analysés par des rédactions plus ou moins proches du Front national. Les sites François de Souche, Boulevard Voltaire, Égalité et Réconciliation, indépendants du parti, les sites officiels du Front National, de ses fédérations départementales et sections locales, le site Novopress, émanation de Génération Identitaire, constituent les principaux canaux de diffusion des idées d’extrême-droite en France aujourd’hui sur Internet. Ils ont pour objectif affiché la « ré-information », l’information alternative à celle des médias traditionnels, ceux de la « pensée dominante ». Pour cela, ils emploient une méthodologie commune : la reprise de contenus diffusés par les sites internets d’information « classiques », passés au crible d’une grille de lecture idéologique pour diffuser des éléments langagiers presque devenus réflexes, des interprétations clé-en-main dans lesquelles contextes et nuances importent peu. Si le support numérique encourage la dé-hiérarchisation de l’information, leur consultation souffre toujours de la prégnance médiatique « traditionnelle » (qui a tôt fait de réagir en pointant du doigt la « fachosphère » qui s’organise), sauf peut-être chez les plus jeunes, qui sont plus nombreux à m’avoir dit les consulter. Néanmoins, internet favorise la diffusion des rumeurs et que ce soit sur les réseaux sociaux tels que Facebook ou par chaînes d’e-mails, le partage d’articles issus de ces sites est fréquent. Une fois qu’ils se retrouvent dans le flot d’informations échangées par les individus entre eux, la mention de la source peut disparaître ou n’être pas recherchée par un lecteur qui ne prend garde qu’aux titres ou aux chapeaux.

        Cette forme de l’information, plutôt que de favoriser la cohérence d’un discours par l’exposition d’arguments, agrège quotidiennement les pierres d’un édifice dont on peine à percevoir les contours mais qui, aux yeux de ceux qui le reçoivent, correspond à une réalité vécue, un kategorein existant qui les sépare d’autres groupes humains, en donnant à voir la différence au quotidien. Ce qui importe avec le Front national n’est pas tant ce qu’il raconte que l’idée que l’on se fait de ce qu’il raconte. L’idéologie portée par ces sites et la réactivité, presque en temps réel, du discours, permet de fournir aux citoyens une panoplie argumentative et référentielle, éléments de langage et preuves du discours avancé, par les faits-divers notamment.

III.3.3 : Quels modèles ?

       L’examen de ce mouvement de production, de diffusion et de réappropriation permet d’y voir un peu plus clair dans cette tentative de définition ethnique de l’appartenance à la nation. En prenant pour terrain l’espace Provençal, nous avons constaté que celui-ci était propice à montrer les limites d’une telle définition : le système anthropologique dont nous avons présenté un aperçu pousse à la confusion avec ce qui est allochtone, le système imaginé de la parenté arabe. La place des femmes en est symboliquement proche (l’hexis semblant ici jouer le rôle de marqueur ethnique). Les hommes , s’ils remplissent les mêmes fonctions de gardiens de l’honneur, disposaient d’une archive cognitive idéale pour que vienne se loger l’image de la sauvagerie représentée par le nihilisme prêté aux Arabes. Les marges sont donc fines mais présentes. En revanche, il est éloigné de ce qui se dessine, dans l’imaginaire populaire, comme une confusion des sexes portée par les élites. Si les sphères des deux mondes s’interpénètrent, il semble néanmoins que leurs pôles de gravité respectifs soient suffisamment éloignés. Nous voici donc en mesure d’avancer une esquisse de ces deux identités françaises qui cohabitent dans une citoyenneté communautaire imaginée.

        Celle, féminine, comprise entre la femme musulmane et l’activiste femen, dans la juste mesure du dévoilement de son corps, ni trop ni pas assez couverte. Une femme qui travaille, ou pas, mais qui dans tous les cas est amenée à exercer plus de responsabilité dans l’entretien de « son » intérieur. Toujours attachée au domus, elle en partage la direction néanmoins avec son mari. Les enfants sont élevés à deux, mais elle occupe une place quantitativement plus grande dans leur éducation. C’est aussi une femme qui est maîtresse de sa sexualité mais sans aller dans l’excès de dévoilement. Celle, masculine, située entre l’Arabo-musulman barbu et barbare et le métro-sexuel dévirilisé et débarrassé de tous ses poils. De moins en moins marqué par l’hexis rurale, amené à contrôler ses excès de violences physique et verbale. Appréciant « son » canapé peut être plus que encore que son garage, plus souvent dedans que dehors. Sa sexualité, et surtout le discours qu’il tient sur sa sexualité, ne souffre pas de doutes quant à la « virilité » qu’il conserve, mais lorsque sa femme l’appelle et qu’il se meut promptement, cela ne fait aucun doute, l’auctoritas est bien partagé.

Résultant de processus historiques d’adaptations aux changements de l’économie et de la société, ces images sont aujourd’hui érigées en comportements naturels, symboles de la manière « française » d’être Homme ou Femme.

1Jocelyne Cesari, L’islam à l’épreuve de l’Occident, La découverte, 2013, P.37

2<http://www.varmatin.com/politique/prieres-de-rue-a-nice-marion-le-pen-associe-islamistes-et-musulmans.2244947.html>

3Anna-Maria Rivera, Les dérives de l’universalisme, ethnocentrisme et islamophobie en France et en Italie, La découverte, 2010, P.158

4J. Cesari, Op. Cit., 2013 PP. 50-52

5Jonathan Lyons, Islam throught Western eyes: from the crusades to the war on terrorism, Columbia University Press, 2014

6Todd Shepard, Art. Cit., 2009

7P. Gottschalk, G. Greenberg, « Images of the enemy » In. Runnymede Trust Commission on British Muslims and Islamophobia, Islamophobia: A challenge for us all, Runnymede Trust, 1997, PP. 42-50

8Pour une analyse pertinente de l’hystérie collective française autour du voile, voir John R. Bowen, Why the French don’t like headscarve: Islam, the State, and Public space, Princeton University Press, 2010

9Sur ce sujet voir, par exemple, Brigitte Bregon-Poli, Va pour treize! La « tradition » des desserts de Noël en Provence », Terrain, 1995, 24, PP. 145-152

10H.Michel, Op.Cit., 2012, P.349

11J. Cesari, « Islamophobia in the West: comparison between United States and Europe », In. Runnymede Trust Commission on British Muslims and Islamophobia, Op. Cit., PP. 18-41

12 « Un défaut- qui, pour eux, était d’ailleurs une qualité- était commun à tous mes concitoyens, et ils s’appliquaient, en se conseillant mutuellement, à le développer au maximum: c’était la conviction qu’une règle, aussitôt édictée, était bonne à violer. […] Pour tous, puisque l’Etat était le bien commun suprême, le voler n’était qu’agrandir un peu la part qui, légitimement, devait revenir à chacun » H. Michel, Op. Cit., 2012, P.354

13J. Pitt-Rivers, Op. Cit., 1977, fait de cette double conception le trait distinctif de l’honneur méditerranéen, tout comme J. Goody, Op. Cit., 2012, P.283-284, ou Pierre Bourdieu, Op. Cit. 1962

14Voir Hervé Le Bras, L’invention des populations: biologie, idéologie et politique, Odile Jacob, 2000, pour une analyse de ces discours.

15Ibid.

16T. Shepard, Art. Cit., 2009

17Le rejet du voile correspond à « un dispositif disciplinaire de production du corps sexué, et parfois racialisé ». Cette production a pour but d’offrir des possibilités d’intégration au marché matrimonial de manière généralisée. A. M. Rivera, Op. Cit., 2010, P. 112

18Voir principalement ceux cités par C. Seignolle (Op. Cit., 1980) pour le Var: « Marie toi dans ton pays, dans ta rue, et dans ta maison si tu peux », « De bon plant, plante ta vigne, de bonne race, marie ta fille » (PP. 166-169)

19A. M. Rivera, Op. Cit., 2010, P. 99, PP 128-129

20Nacira Guénif-Souilamas, « La fin de l’intégration: la preuve par les femmes » Mouvements, 2005, 39-40/3, PP.150-157

21 D’après l’idée d’Emmanuel Désveaux, <http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/05/14/les-deux-corps-du-roi-et-ses-avatars-republicains_1700621_3232.html>, tirée du concept d’Ernest Kantorowicz, Les deux corps du roi: essai sur la théologie politique au Moyen-Âge, 1989, Gallimard

22L’une des trois « figures » par lesquelles les femmes politiques sont perçues selon Marie Joseph Bertini, Femmes: le pouvoir impossible, Pauvert, 2002

23Yann Moulier Boutang, Le capitalisme cognitif: la nouvelle grande transformation, EDS. Amsterdam, 2008

24Stéphane Beaud, Michel Pialloux, Retour sur la condition ouvrière: Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, la Découverte, 2008, P.67

25H. Michel, Loc. Cit., 2012

26Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale: Une chronique du salariat, Fayard, 1995, P.368

27Christine Castelain-Meunier, La Place des Hommes et les Métamorphoses de la Famille, P.U.F., 2002

28Anne-Marie Thiesse, Ils apprenaient la France: l’exaltation des régions dans le discours patriotique, MSH, 1997

29L.S. Fournier, Art. Cit. 2006

30Ernest Gellner, « Le nationalisme en apesanteur », Terrain, 1991, 17, PP.7-16

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